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Partages et Partitions – par François Peyrony, Président du Snac et compositeur

Connaissez-vous cette histoire ?

Un jour, de doctes savants se réunissent en congrès international pour déterminer si l’on peut séparer l’humanité en deux parties distinctes.

Certains disent : « Oui, évidemment, il y a les hommes et les femmes. » D’autres : « Oui, il y a les riches et les pauvres. » D’autres encore : « Il y a les gentils et les méchants », « les sensés et les fous », « les chevelus et les chauves », etc.

Au bout de longs débats infructueux, quelqu’un suggère de s’adresser à la sagesse populaire. Tout ce beau monde sort dans la rue, aperçoit un homme assis tranquillement sur un banc, et se dirige vers lui. On lui demande : « Peut-on séparer l’humanité en deux groupes distincts ? »

L’homme sourit et répond : « Évidemment ! C’est simple : il y a ceux qui croient qu’on peut séparer l’humanité en deux groupes distincts, et ceux qui n’y croient pas. »

Cette histoire est édifiante, car cette tendance, par souci de simplification, à vouloir créer des séparations franches entre les êtres humains est vouée à l’échec ; le réel n’est pas binaire.

Le réel ressemble à ce qu’on appelle une Courbe de Gauss, aussi baptisée « Courbe en cloche », qui répartit tout groupe humain, quelle que soit la thématique de départ, en une distribution qui valide trois constats : un, la plupart des valeurs sont proches de la moyenne, deux, plus on s’en éloigne, moins il y en a, trois, les valeurs extrêmes sont très rares.

Le Snac n’omet jamais de dire qu’il est transversal. C’est un mot qui tente de décrire que la typologie des auteurs et des autrices est extrêmement variée. Le Snac, grâce à ses adhérent.es, ses forces vives, représente un spectre très large de modes de fonctionnement, de pensées, d’actions, de milliers – de centaines de milliers – d’artistes-auteurs[1].

Peut-on séparer les auteurs en deux groupes distincts, deux groupes qui seraient opposés dans leur fonctionnement, dans leur façon même de vivre le droit d’auteur ?

Cette question pourrait faire partie des enjeux des futures élections professionnelles que, sous la pression de certains syndicats, l’Assemblée nationale a décidé d’imposer au secteur de la création, pour la gestion de la sécurité sociale des artistes-auteurs (SSAA). Il nous faudra d’ailleurs veiller à ce qui sera une « campagne électorale » ne voie pas certains syndicats ou groupes de pression monter les auteurs les uns contre les autres, afin d’obtenir le plus de voix possible. C’est ainsi qu’on dégage des majorités, certes, mais aussi qu’on exclut des minorités…

En jouant au jeu de séparer le monde des auteurs en deux catégories, on en voit vite, non seulement la futilité, mais aussi le danger. Il est cependant intéressant d’utiliser cet exercice comme méthode de réflexion.

Une des séparations du monde des auteurs la plus intéressante à explorer est celle-ci : certain.es auteurs et autrices, dans la pratique de leur activité, ne sont pas confronté.es à la notion d’interprète. L’autrice d’un roman, le peintre qui vend son œuvre, n’ont pas d’accès direct à cette relation particulière entre auteur et interprète, que René Leibowitz a étudiée dans son célèbre ouvrage Le Compositeur et son double, et que le groupement « Musiques Contemporaines » du Snac a exploré lors des récentes Rencontres qu’il a organisées.

Dans le monde de l’écrit dramatique, ce lien existe pour les scénaristes, les dramaturges ; dans le monde de la musique, l’acte de création n’est pleinement accompli que lorsqu’il est interprété, c’est‑à‑dire lorsqu’un autre artiste apporte son propre univers créatif.

Une autre séparation qui oblige à la réflexion, est celle-ci : certain.es auteurs ou autrices créent des œuvres que je qualifierais d’autonomes, et d’autres créent des œuvres qu’on dit collectives.

Un roman, une symphonie, un tableau, sont, sauf en de rares exceptions, l’expression d’une seule personne[2].

Tout ce qui a trait aux droits d’auteur de ces œuvres sera donc fléché vers cette personne. Mais prenons l’exemple de l’opéra Don Juan de Mozart ; j’écris bien « de » Mozart car il est toujours présenté comme tel, et inscrit comme tel dans l’inconscient collectif. Mozart (auteur n° 1) a composé une musique « sur » un livret de Lorenzo da Ponte (auteur n° 2), qui lui-même s’est inspiré, selon la notice Wikipédia, du « mythe de Don Juan ». Mais ce mythe, d’où sort-il ? De Tirso de Molina (auteur n° 3). La chaîne d’auteurs ne s’arrête pas là ! En effet, Da Ponte a emprunté (euphémisme, il a en fait recopié) des bouts du livret écrit par Giovanni Bertati (auteur n° 4) pour l’opéra Don Giovanni Tenorio, créé peu avant celui « de » Mozart. Une œuvre, quatre auteurs. Comment détermine-t-on, sur les 100 % de cette œuvre, quelle part appartient à chacun des quatre ? Quelles sont les règles, sont-elles objectives, peuvent-elles seulement l’être ? Et Giuseppe Gazzaniga (auteur n° 5), le compositeur de l’opéra Don Giovanni Tenorio, n’aurait-il pas le droit, la légitimité, d’être associé à toute cette histoire ? Car, oui, sans le succès de celui-ci à sa création, peut-être n’y aurait-il jamais eu de Don Juan « de » Mozart…

Pourtant, ces séparations que je viens d’évoquer ne sont pas si nettes. L’auteur d’un roman sera confronté à la venue d’un.e autre auteurice lorsqu’il y aura traduction, ou adaptation pour un autre médium, comme le cinéma. Une compositrice pourra éviter l’intermédiaire de l’interprète, si elle interprète elle-même ses œuvres, comme c’est fréquent dans le monde musical.

Dans la musique classique, d’ailleurs, nombreux sont les compositeurs et compositrices qui étaient également de grands interprètes, vivant autant – sinon plus – de leurs salaires de concertiste que de leurs droits d’auteur.

Enfin, de grands pans de la création oscillent entre des œuvres solitaires ou à plusieurs mains, avec ou sans interprètes, selon l’envie, le besoin, l’humeur, dans un foisonnement réjouissant : voyez comme tout peut s’entremêler dans les mondes de la Bande dessinée avec la fusion du texte et du dessin, de la Musique actuelle avec la fusion des individualités et des collectifs, du Théâtre et du Cinéma avec la fusion d’à peu-près tout le monde… Comme c’est passionnant, et édifiant aussi !

Pour conclure, je dirai que le Snac a pour objet de défendre l’Auteur, cet être humain qui n’est plus (mais l’a-t-il jamais été ?) l’être fantasmé, armé de ses seuls plume et encrier, qui péniblement concrétise ses tortueuses pensées à la lumière vacillante d’une pauvre bougie.

Le monde des auteurices est varié, coloré, pluriel, changeant, protéiforme, il est traversé de tensions, d’oppositions, de doutes, de paradoxes, et c’est POUR CELA que le Snac est transversal, et qu’il occupe, en France du moins, une position singulière, bien éloignée du corporatisme et de l’entre-soi.

Toutes ces tensions que le monde nous inflige, tout ce qui constitue un progrès pour certains pouvant être vécu comme une régression pour d’autres, toutes ces grandes disparités dans les droits, les protections, les usages, tout cela oblige à la prise en compte de l’Autre. Oblige à considérer que nos revendications sont moins absolues qu’on aimerait le croire.

Oblige à l’écoute, la réflexion, et la modération.

En guise de post-scriptum, je tiens à vous annoncer que ce sera mon dernier éditorial en tant que président du Snac. Je souhaite au futur président ou à la future présidente tout le succès possible dans le travail syndical. Les combats sont multiples, les oppositions nombreuses – et malheureusement parfois là où on les attend le moins –, mais le Snac est solide, fort de sa diversité, de sa cohérence, et prêt à cheminer, pas après pas : convaincre, participer, défendre, se battre pour ses quatre-vingts prochaines années, et celles de ses adhérent.es.

[1] Selon le ministère de la Culture, en 2023, « Près de 350 000 personnes ont perçu des rémunérations liées à la création d’une œuvre de l’esprit. »

[2] Pour ma part, je n’ai connaissance d’aucune symphonie, d’aucun tableau, ayant été réalisé.e à plusieurs. Quant à la littérature générale, on estime que moins de 5 % de la production mondiale est le fruit d’un travail à deux ou plus. Bien entendu, la Bande dessinée, qui fait partie du secteur du Livre, ne rentre pas dans ces calculs, car les collaborations y sont légion.