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La place des compositrices dans la musique
Un entretien avec Sophie Lacaze, compositrice, membre du Conseil d’Administration de l’association « Plurielles 34 », représentante du groupement «Musiques contemporaines» du Snac.
Bulletin des Auteurs – L’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication publie son rapport 2026. Si la part des femmes travaillant dans un secteur culturel est très légèrement supérieur à celle des hommes en 2023 ; si les femmes sont très largement majoritaires dans quelques domaines, notamment les métiers d’art ou la traduction, on y relève que les compositrices n’atteignent pas les 20 % des effectifs.
Sophie Lacaze – Oui, et encore, c’est un progrès. Il y a une douzaine d’années environ, dans les premières études sur l’égalité femmes-hommes dans la culture, et plus spécifiquement dans le spectacle vivant, les compositrices n’étaient même pas mentionnées.
Elles étaient vraiment invisibles, notamment dans les programmations.
Nous avions alors attiré l’attention des responsables de ces études sur ce point. Et les éditions suivantes ont intégré les compositrices, même si les pourcentages étaient très faibles.
Mais pour revenir au rapport de cette année, les 20 % que vous mentionnez concernent les compositrices en activité. Dans les programmations, nous sommes en réalité bien en dessous : à peine 10 %. Les choses ont commencé à évoluer avec #MeToo et la prise de conscience qui a suivi, mais on partait vraiment de très loin.
Quand nous avons créé « Plurielles 34 » en 2013, les compositrices référencées ne représentaient même pas 10 % des compositeurs. En réalité, elles étaient plus nombreuses, mais souvent invisibles : beaucoup vivaient en région, n’étaient pas inscrites dans les bases de données comme celle du CMDC [Centre de documentation de la musique contemporaine], et ne faisaient pas la démarche pour adhérer à la Sacem. Elles étaient jouées dans de petites salles, par de petites formations, mais restaient hors des circuits visibles et médiatisés.
Jusque dans les années 2020, être programmée par un orchestre relevait presque de l’impossible pour une compositrice. On nous orientait plutôt vers la musique de chambre. Personnellement, le premier orchestre qui m’a commandé une œuvre symphonique pour sa saison de concerts était le BBC Symphony Orchestra, pas un orchestre français.
B. A. – Depuis quelques années, la situation évolue ?
Sophie Lacaze – Oui, clairement. Le ministère de la Culture s’est saisi des questions d’égalité, un certain nombre d’acteurs de la musique aussi, et, plus largement, les mentalités évoluent en Europe, ce qui se répercute dans le monde culturel.
On voit davantage de compositrices dans les programmations, à la radio, dans les jurys ou les commissions. De plus en plus de musicologues s’intéressent aux compositrices du passé, qui avaient été complètement oubliées, ainsi qu’aux compositrices d’aujourd’hui.
Des initiatives comme « Unanimes » ont vu le jour. C’est un concours de composition porté par l’Association Française des Orchestres (AFO) avec cette année l’Orchestre philharmonique de Radio France, et qui est destiné aux compositrices. Plurielles 34 est partenaire et a participé à sa conception.
Mais certains problèmes persistent. Par exemple, plusieurs orchestres se regroupent pour co-commander une œuvre, qui sera ensuite jouée plusieurs fois. C’est une excellente chose pour la compositrice ou le compositeur sélectionné.e, qui entendra son œuvre symphonique créée et reprise en concert, et cela permet aux orchestres de partager les coûts. Mais cela limite aussi mécaniquement la place pour d’autres créations ou reprises d’œuvres contemporaines.
On observe aussi un certain « jeunisme », surtout en France. Beaucoup de commandes sont passées à de très jeunes compositrices, parfois pour des formats ambitieux comme des pièces symphoniques ou des opéras. C’est évidemment une évolution positive qu’il faut saluer, car elle ouvre des portes longtemps restées fermées.
Mais cette évolution s’accompagne d’un certain déséquilibre : ces débuts de carrière très exposés interviennent à un moment où l’écriture est encore en pleine construction – ce qui est naturel dans notre métier. Dans le même temps, des compositrices plus expérimentées, qui ont développé un langage personnel au fil des années, et qui ont longtemps été invisibilisées, continuent de rencontrer des difficultés à accéder à ces mêmes opportunités.
En Angleterre, le BBC Symphony Orchestra pratique une politique de commandes beaucoup plus équilibrée : autant de femmes que d’hommes, répartis sur toutes les générations. C’est encore trop rare !
Et faut-il attendre d’avoir 99 ans pour être reconnue, comme Betsy Jolas ? C’est une immense compositrice, qui est enfin célébrée en France, avec une Victoire de la Musique Classique en 2021 puis le Grand Prix de la Musique Symphonique de la Sacem en 2025. Mais cette reconnaissance arrive bien tard.
B. A. – Vous avez créé « Plurielles 34 » avec Nathalie Négro en 2013. Dans quel contexte ?
Sophie Lacaze – À la fin du XXe siècle, comme beaucoup d’autres compositrices, je ne savais même pas qu’il avait existé des compositrices dans le passé. J’ai découvert le nom d’Hildegard von Bingen dans les années 1990, pendant un cours d’analyse de Ginette Keller à l’École normale de musique de Paris. C’est dire… Nous ne connaissions que des œuvres d’hommes. L’idée même de devenir compositrice pouvait sembler irréaliste, voire saugrenue, faute de modèles. Internet n’existait pas encore, et les recherches étaient limitées. La seule compositrice vivante dont on parlait en France était Kaija Saariaho.
Elle était ce que l’on appelle « une exception ». À chaque époque, on a mis en avant une compositrice, ce qui permettait de se donner bonne conscience, tout en laissant les autres dans l’ombre. Au XIXe siècle, Louise Farrenc en est un bon exemple : très reconnue comme compositrice, professeure au Conservatoire de Paris, elle incarnait une figure d’exception qui tendait à faire passer les autres compositrices pour mineures. Dans les années 1990 – 2015, je dirais qu’en France, Kaija Saariaho était notre « exception ».
Mon parcours de musicienne n’a pas été simple. Je ne venais pas d’un milieu musical, je n’étais pas parisienne, et je menais une carrière d’ingénieure avant de me lancer dans la musique. J’ai commencé mes études de composition trop tard pour intégrer le Conservatoire National Supérieur de Paris, sésame indispensable à l’époque pour se constituer un réseau et être pris au sérieux pour débuter dans le métier en France.
Après mes études à l’École Normale de Musique de Paris puis à Sienne, en Italie, j’ai composé tout en gardant mon premier métier pendant une dizaine d’années. J’ai beaucoup écrit pour flûtes, sans que mes partitions puissent être éditées, mais des photocopies circulaient.
En 2012, j’ai été contactée par la Fondazione Adkins Chiti: Donne in Musica. Cette Fondation italienne organisait un colloque au Parlement européen à Bruxelles sur l’égalité femmes-hommes dans la musique. Dans ce cadre, elle souhaitait programmer un de mes quatuors de flûte, dont elle avait justement trouvé une photocopie dans une bibliothèque près de Rome. Bien sûr j’ai donné mon accord ! Et je suis allée assister à ce colloque.
Et là, j’ai rencontré d’autres compositrices d’autres pays européens. Nous constations toutes la même invisibilité, et nous nous sentions très isolées.
C’est aussi ce jour-là que j’ai découvert le retard de la France dans ce domaine : moins de 2 % des œuvres programmées étaient écrites par des femmes, contre 7 % en Italie par exemple.
Patricia Adkins Chiti, présidente et fondatrice de cette Fondation qui regroupait une cinquantaine d’associations de pays différents, promouvant les œuvres des compositrices, m’a convaincue de fonder une telle association en France.
J’ai alors contacté une pianiste engagée, Nathalie Négro, basée à Marseille, qui programmait déjà des œuvres de compositrices mais avait du mal à en trouver, car très peu étaient éditées. Et, ensemble, nous avons fondé l’association Plurielles 34, que j’ai présidée jusqu’en 2020.
Au début, nous étions une petite dizaine seulement. Certaines compositrices hésitaient à nous rejoindre, par peur d’être cataloguées comme féministes et de perdre leur place dans un milieu très masculin. Mais nous avons réussi à constituer un noyau solide, avec des compositrices de différentes esthétiques et des musicologues.
B. A. – Comment « Plurielles 34 » s’est-elle épanouie ?
Sophie Lacaze – Chaque membre de l’association s’est investi à sa manière. De mon côté, en dirigeant des festivals, j’ai pu inviter des compositrices. Au début, la parité était difficile à atteindre, faute de répertoire identifié, mais progressivement nous y sommes arrivés : en 2022, aux Musiques Démesurées à Clermont-Ferrand, nous avons atteint 50 %, autant en nombre d’œuvres qu’en durée.
Car la parité peut être trompeuse. On peut programmer une courte pièce de Fanny Mendelssohn, suivie d’une longue symphonie de Gustav Mahler : sur le papier, l’équilibre est là, mais pas dans ce qu’on entend.
Pour la musique contemporaine, il y a aussi une frilosité : on programme souvent une pièce courte au milieu d’un concert classique, par peur de lasser le public. Peut-être vaudrait-il mieux sélectionner les œuvres différemment. Il n’y a pas une musique contemporaine, mais une multitude de langages et d’esthétiques différentes. Et dans chacune de ces esthétiques, il y a des œuvres brillantes et fascinantes, il suffit de les chercher. Malheureusement, souvent (pas toujours, heureusement !), les programmateurs se contentent de suivre les modes ou de reprendre des œuvres données par leurs collègues, par manque de connaissance ou de curiosité.
C’est une des raisons pour lesquelles Plurielles 34 élabore depuis plusieurs années des catalogues d’œuvres de compositrices contemporaines vivant en France : opéras, œuvres symphoniques, musique de chambre, solo, musiques électroacoustiques et mixtes… Le choix est vaste et nous les enrichissons chaque année. On peut les consulter et les télécharger depuis notre site internet (https://plurielles34.com).
Les membres de Plurielles 34 s’investissent aussi dans les instances : commissions, jurys, conseils d’administration, Sacem, SACD… L’idée est d’être présent.es là où les décisions se prennent.
Nous travaillons bien sûr avec des hommes, notamment des musicologues. Ce n’est pas un combat réservé aux femmes : certains hommes sont très engagés à nos côtés.
Nous avons participé à des réflexions sur la place des compositrices dans la programmation des orchestres, qui ont notamment abouti à des initiatives comme « Unanimes », comme mentionné plus haut.
Les Victoires de la musique classique ont aussi constitué un terrain de mobilisation à la suite de l’édition 2025. Une action commune avec le Snac, l’Unac, l’U2C et le SMC, a visiblement sensibilisé le comité de direction de cette organisation. Car, cette année, la catégorie « Compositeur » est devenu la catégorie « Compositeur/ Compositrice » et deux femmes étaient nommées, même si le prix a finalement été attribué à Francesco Filidei, dans une sélection de grande qualité. Il y a eu aussi la mise en avant du travail remarquable de la Cité des Compositrices, fondée en 2020 par la violoncelliste Héloïse Luzzati, dont le CD autour de la musique de chambre de Marie Jaëll (1846 – 1925) avait été nommé dans la catégorie « Enregistrement ». Tout cela va dans la bonne direction et nous nous en réjouissons.
B. A. – Cette évolution est-elle assurée ?
Sophie Lacaze – L’histoire montre qu’il y a eu des périodes favorables aux compositrices, suivies de retours en arrière. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase positive : il y a une écoute, une attention qui n’existaient pas il y a quinze ans. Nos initiatives sont mieux comprises et valorisées. Le mouvement de la société en faveur de l’égalité nous soutient.
Mais il ne faut pas se leurrer : cela reste fragile. Les droits des femmes sont encore bafoués dans de nombreux pays, certaines législations régressent, et l’obscurantisme ou les intégrismes menacent ces progrès. Rien n’est acquis, il nous faut rester vigilant.es et continuer à agir. C’est un mouvement de fond, qui dépasse largement le seul domaine de la musique.
Notre association continuera à travailler sur plusieurs fronts : la visibilité des compositrices dans les programmations, l’accès aux commissions et aux jurys, la diffusion des œuvres, la sensibilisation des publics et des professionnels. Nous voulons que chaque compositrice de talent, quel que soit son âge ou son parcours, puisse voir ses œuvres jouées et reconnues.
Le but n’est pas seulement la parité, mais la qualité, la diversité et la richesse de la création musicale. Nous savons que c’est possible, parce que les œuvres existent et que les compositrices sont là, prêtes à être entendues. Il suffit de leur donner les moyens et les occasions de se faire connaître.