Actualités
Seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin…
Un entretien avec Pierre Thilloy, compositeur, représentant du groupement « Musiques contemporaines ».
Bulletin des Auteurs – Quatre œuvres symphoniques ont été jouées dans le cadre d’un projet commun au Brésil et à la France.
Pierre Thilloy – En 2025 est né un magnifique projet à la faveur de deux événements internationaux de grande ampleur. L’un d’ordre politique et sociétal, la COP 30 à Belém au Brésil en novembre 2025 (pour mémoire, « En 1992, l’organisation des Nations unies et ses États membres, alertés sur la gravité du réchauffement global par la communauté scientifique, décident de prendre des mesures à l’échelle de la planète. Ils se dotent d’une convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la CCNUCC, point de départ d’une surveillance accrue du changement climatique » – Source : ministères de l’Écologie, de la Transition écologique, de l’Aménagement du territoire, des Transports, de la Ville et du Territoire : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/decryptage-cop-conferences-internationales-lutte-contre-dereglement-climatique), le second, la Saison France-Brésil 2025, « célébrant deux cents ans de relations diplomatiques, et qui se déroulera en deux temps : le Brésil en France d’avril à septembre 2025, puis la France au Brésil d’août à décembre 2025. Ce programme pluridisciplinaire ayant pour vocation de mettre en lumière la culture, l’éducation, la science et l’écologie pour renforcer les liens bilatéraux entre les deux pays » – Source :
https://www.institutfrancais.com/fr/programme/aide-projet/saison-franca-brasil-2025)
Dans le cadre de cette Saison, et de l’appel à projets de l’Institut français, a été créé l’Orchestre des Jeunes Échos d’Amazonie. Grâce à l’initiative de Michaelle Ngo Yamb Ngan, la directrice du Conservatoire de Musique, Danse et Théâtre de Guyane [CMDT], des jeunes âgés de 14 à 25 ans, issus des classes du conservatoire mais également des écoles municipales de musique de Saint-Laurent du Maroni et de Kourou, ont rejoint les jeunes musicien.nes de l’Université d’État du Pará, dans le nord du Brésil, en Amazonie, au travers de la prestigieuse « École de musique fédérale du Pará » [Emufpa] avec le Dr. Celson Gomes à sa direction générale, et de la Fundaçao Carlos Gomes, avec Gabriel Titan, superintendant et Robenare Marques, directeur de l’enseignement.
Quatre œuvres pour orchestre symphonique, qui ont été commandées à quatre compositrice et compositeurs, une compositrice de Belém, Cibelle Donza, et trois compositeurs de Guyane et de France hexagonale, Denis Lapassion, Franck Pierrat et Pierre Thilloy, ont été créées par 77 jeunes musiciens lors d’une première représentation de l’Orchestre des Jeunes Échos d’Amazonie, les 3 et 4 décembre 2025 à Belém au théâtre Da Paz, et les 28 et 29 janvier 2026 à Cayenne, à la salle de l’Encre, accueilli par sa directrice Yasmina Bellony.
J’ai donc eu l’honneur de faire partie de la naissance de ce projet et d’être l’un des quatre compositeurs invités à composer un nouvel opus pour le lancement de l’orchestre.
Outre le projet lui-même, ce que j’ai trouvé, entre autres, d’admirable, est que Michaëlle Ngo Yamb Ngan, directrice du CMDT, a tenu à ce que notre création soit gratifiée dans le plus grand respect des règles du droit d’auteur, avec un contrat en bonne et due forme, la prise en compte des charges sociales, et les mêmes émoluments pour les quatre compositeurs et compositrice. C’était la première fois que le CMDT passait de telles commandes, ils se sont documentés, ont ouvert auprès de l’Urssaf un compte dédié. Les compositeurs étaient au cœur du projet, sinon le cœur du projet, tant l’attention à notre mode de fonctionnement a été pris en considération, que ce soit par la direction du CMDT ou les équipes administratives, qui ont fait l’effort de comprendre nos mécanismes de fonctionnement et de les respecter : un grand merci à Maya, Lara, Lydie et Serge, président du CMDTG !
Une fois donné cet éclairage sur la procédure administrative de la commande, il convient d’aborder la partie « Création ». Nos œuvres ont été jouées à Belém, puis à l’auditorium de l’Encre de Cayenne, quatre fois donc, ce qui, notons-le, n’est pas l’heureux sort de bien des opus qui, aussitôt joués, sont oubliés, immolés sur l’autel « politique » de la soif de la « création », le nouveau pour le nouveau… Ce principe de la nouvelle œuvre étant pratiquement devenu un critère existentiel dans notre univers musical quand nous aurions tant besoin de prendre en considération la nécessité impérieuse de la reprise des œuvres !
Ce fonctionnement n’est pas anecdotique. Il révèle une dérive : celle d’un système qui valorise l’acte de création comme événement, mais néglige sa durée, sa transmission, sa reprise. Autrement dit, un système qui produit du nouveau sans construire de mémoire.
Je veux ici et maintenant mettre en avant un phénomène qui, de mondain dans sa pratique en métropole, est devenu d’une humanité presque étrange dans sa réalité lors des deux concerts à Cayenne, cela par la présence d’une personnalité politique, « politicus », dont je me méfie habituellement, tant la dérive démagogique est devenue un usage commun dans ce milieu.
Bien connue de tous, que ce soit en France ou en Guyane mais ailleurs aussi, notre politicus du jour était plutôt une persona politica, je veux parler ici d’une femme incroyable, en la personne de Christiane Taubira, qui fut présente non pas à un concert à Cayenne, comme l’aurait voulu et suffi à l’usage, mais aux deux concerts, marque et témoignage de soutien évident au projet. Ce choix de venir deux fois constitue en lui-même un geste.
Ma première observation fut de découvrir une femme saluée et reconnue par tous dans l’assistance, quels que soient l’âge, l’origine, la qualité, cela avec bienveillance et presque affection, très accessible, très respectée par le citoyen ! Je n’ai vite plus compté le nombre de petits et grands, jeunes et vieux, qui lui faisaient la bise comme si elle était « la famille ».
Ma seconde observation est le fruit et la conclusion du bref mais intense échange que nous avons eu (j’aurais très volontiers parlé des heures avec elle, mais ce n’était ni le lieu ni l’heure), et qui a amené dans mes pensées une certitude, fondée sur la qualité de cet échange et sur la très grande connaissance qui émanait de ses propos au sujet de l’artiste dans la société, de la création « vivante », de l’art et de l’œuvre d’art, de la nécessité d’une culture forte et puissante et accessible à tous sans la brader sur l’autel des modes éphémères et d’une consommation de produits médiatiques surcommuniqués et surcommunicants, sans parler des « entre-soi courtisans » appauvrissant terriblement notre puissance de proposition éthique et démocratique… Une telle vision rappelle que la politique culturelle ne peut se réduire à des indicateurs de fréquentation ou de visibilité. Elle engage une conception de l’œuvre, du temps, et du rôle même de la culture dans une démocratie.
Impossible dès lors de ne pas penser, rêver et conclure que cette femme « persona politica », hyper cultivée, amoureuse des arts et des artistes, serait la ministre de la Culture idéale et en puissance pour notre pays.
B. A. – Ce projet a comblé votre désir de trans-frontalité.
Pierre Thilloy – Au-delà de ses réussites artistiques, ce projet met en lumière une autre réalité : la nécessité de penser pleinement la dimension transfrontalière et transnationale de la Culture. La Guyane et le Brésil partagent 730 kilomètres de frontière (la plus longue du territoire français). Pourtant, les projets structurants entre ces territoires restent rares. Ce que cette initiative démontre, c’est qu’une autre approche est possible : une coopération fondée sur la rencontre réelle, le travail commun, et la reconnaissance mutuelle. Elle révèle aussi, en creux, combien il reste à faire pour mieux relier les différentes composantes de notre propre espace national.
Nous étions en effet dans un projet transfrontalier de haute volée, et cela sur plusieurs aspects.
Si le premier est d’évidence le transfrontalier entre deux pays, la France et le Brésil, le deuxième est un transfrontalier plus subtil que serait celui entre la France de la métropole et la France ultramarine. J’ai réalisé ainsi que nous avions un besoin urgent de nous connaître plus en profondeur, cela en nous appréciant, nous connaissant, nous reconnaissant, nous respectant (on pourrait du reste faire le même constat au sujet de l’Europe !)
Depuis trente ans, je suis la plupart du temps à l’étranger (mes surnoms dans le milieu vont du compositeur globe-trotter au Corto Maltese de la composition). Cela parce que j’aime découvrir d’autres cultures, d’autres peuples, d’autres façon de vivre, de penser, de créer. J’aime éprouver ce que je crois être juste avec ce que l’autre croit être juste et trouver un chemin médian qui nous aide à vivre ensemble, construire et rêver le monde que nous léguerons demain à nos enfants. C’est d’ailleurs ce qui m’a animé dans l’écriture de l’œuvre qui m’a été commandée et que nous avons donnée dans le cadre de ce projet, Rèvkédans, (le rêve qui danse en créole guyanais), un poème symphonique qui unissait un rythme de danse du Pará avec le rythme de scansion de poèmes guyanais et des évocations de chants amérindiens.
Ce projet m’a montré que cette recherche de compréhension, je la devais finalement aussi à mon propre pays, dans et hors hexagone. C’était finalement une belle et grande leçon intime.
Et la conclusion de ce magnifique projet et de cette soif de découvrir « l’autre », et de créer au travers de ma musique des ponts culturels pour vivre ensemble en belle et bonne intelligence (un clin d’œil au sublime Serpent Vert, le prodigieux conte Das Märchen de Goethe très certainement !), bref, la conclusion de ce magnifique projet est le promesse d’un tout autre projet aussi exaltant que fou qui se met actuellement en place, cela au travers de l’invitation officielle par la Direction de l’École de Musique de l’Université Fédérale du Pará (Emufpa) à être le compositeur invité de la 53ème édition du festival ENARTE en novembre 2026 à Belém, où je présenterai de très nombreuses œuvres de mon catalogue (le bonheur des œuvres « rejouées » dont nous parlions plus haut) avec en particulier, à l’ouverture du festival avec l’Orchestre Symphonique Altino Pimenta (Osap), un concert de chœur de trombones, un autre avec un grand orchestre d’harmonie, des master class en composition avec concert des œuvres produites lors de cette master class de cinq jours, des répétitions et conférences publiques, des conférences sur l’ingénierie culturelle dans le domaine de la coopération culturelle internationale, ainsi qu’une commande pour la clôture du festival et donc la création mondiale, le 19 novembre, dans le somptueux Theatro da Paz, avec l’orchestre et les chœurs de
l’OSTP, d’un oratorio sur la question de la mémoire et de l’esclavagisme, Une nuit sans fin, pour soprano, récitant, grand chœur mixte et grand orchestre symphonique (l’idée de l’œuvre est née justement de ce très bel échange que j’ai eu avec Christiane Taubira et mon ami chef d’orchestre brésilien Miguel Campos Neto).
Il me semble que cela devient une obligation morale aujourd’hui plus qu’hier mais moins que demain, de dire et parler des choses aussi quand elles sont belles et enthousiasmantes, quand elles fonctionnent, de témoigner de la bienveillance et des initiatives heureuses qui sont prises ici et ailleurs mais pas assez connues, de remercier les personnes qui construisent et œuvrent par leurs actions à rendre tout cela possible, de la direction des différentes structures qui se sont associées en France (donc la Guyane aussi !) et au Brésil aux responsables institutionnels et financeurs en passant par les professeurs qui ont encadré et fait travailler aux élèves et étudiants un répertoire nouveau pour que cette initiative de création de l’Orchestre des Jeunes d’Amazonie devienne une réalité.
Reconnaître ce type d’initiatives qui respectent les artistes, structurent la création et produisent du sens n’est pas nécessaire pour l’idéalisation, mais pour établir des points d’appui pour l’avenir. Car la question n’est plus de savoir si un autre modèle est possible. Il existe déjà. La véritable question est de savoir pourquoi nous tardons encore à en faire une norme.