Tristesse de l’IA – par Pierre-André Athané

Actualités Tristesse de l’IA par Pierre-André Athané, compositeur, président d’honneur du Snac, membre du groupement « Musiques à l’image » du Snac. Que dire de l’intelligence artificielle sinon qu’elle me rend triste ?   Voilà certains amis auteurs de traductions, doublages, sous-titrages, privés tout simplement de leur travail. Des talents, des experts cultivés, fins, expérimentés : Dehors. C’est triste.   Voilà les plateformes de musique envahies de pseudo-musiques générées par des robots, lesquelles « musiques », qui ne sont parfois pas même écoutées par ceux qui les mettent en ligne, captent des audiences, donc des revenus, aux dépens des vrais auteurs dans une proportion qui s’accroît de jour en jour. Ce matin encore on parle de deux gros malins qui ont généré plus de 30 000 $ de revenus par mois sur Spotify en couplant la sortie de titres de country (made by pure IA) avec un système sophistiqué de saturation des algorithmes piloté par… une IA. C’est tellement triste.   Voilà des robots qui vous composent une musique ou une chanson sur la base d’un prompt (« Mon grand-père René a 80 ans demain, il était employé de banque, et il est chauve, écris-moi une valse médium tempo, c’est une femme qui chante et il y a un accordéon ») : en quelques secondes, couplets, refrain, mélodie, arrangement, et hop ! Et ce n’est pas le pire : voilà celui ou celle qui a rédigé le prompt ému aux larmes d’avoir produit cette chose, comme s’il en était l’auteur. C’est vraiment triste. Voilà des pseudo-musiciens produisant d’autres « choses », entièrement générées par l’IA, s’adressant à un organisme de formation en lui demandant de l’aider à développer leur carrière mais surtout à gagner de l’argent avec. Financement ? CPF ou Afdas ben voyons… C’est affreusement triste. J’arrête là, tout le monde a d’autres motifs de tristesse-IA à évoquer. J’ai dit chose ? J’aurais pu dire bouse. Oui car le produit de la digestion par un robot d’une multitude d’œuvres n’est qu’une déjection, quels qu’en soient la forme, le contenu, la soi-disant « qualité ». Car la création d’un auteur est par nature une œuvre de l’esprit. L’œuvre de l’esprit est défendue par la loi, ça s’appelle le CPI[4]. On la jugera bonne ou mauvaise peu importe, elle vient d’un humain, et c’est ce qui la légitime aux yeux du monde des autres humains. L’I.A. générative, qui prétend créer des œuvres, est par contre une machine à tricherie, une usine à imposture, une insulte à la création même. Alors on peut mettre un peu, moyennement ou beaucoup d’I.A. dans une chose qu’on appellera œuvre musicale et qu’on déposera à la Sacem (qui, pour l’instant, bloque l’IA pure mais ne peut pas détecter les composites, les hybrides). Beaucoup le font, ça gagne du temps, c’est efficace paraît-il. Oui… Moi en tout cas jamais de la vie. Je veux pouvoir me regarder dans une glace et mon père, paix à son âme, qui me voit de là-haut, ne me le pardonnerait pas. Je précise que je n’évoque qu’un aspect très spécifique du phénomène IA : celui de la génération de pseudo-œuvres. Pour le reste l’IA semble faire des choses formidables on le sait, enfin on y croit… Ah oui elle consomme des tonnes d’énergie, pollue à tour de bras et assiste les bombardiers américains, j’avais oublié. J’ajoute que, gros naïf que j’étais, je dois maintenant me résoudre à l’évidence, les choses créées par l’IA trouvent leur audience, leur concepteurs commencent à signer de gros contrats, l’envahissement du marché se fait petit à petit… Jusqu’où ? On verra bien. Bref, oui tout cela est triste, alors que faire ? Car envahir les débats, s’écharper entre oiseaux de malheur et je m’en foutistes c’est bien gentil. Et si on cherchait des solutions ? Nombreux sont ceux qui mènent déjà le combat afin de limiter les dégâts causés par les robots pseudo-créateurs. Les organisations comme la nôtre bien sûr, en France, en Europe et partout dans le monde, mais aussi les sociétés d’auteurs, les politiques, les avocats, etc. Car les enjeux sont énormes, économiques et humains. Avec parfois des résultats intéressants que je ne vais pas détailler ici mais qui globalement vont dans le bon sens : présomption d’utilisation des contenus protégés, demande de transparence sur les sources, juste rémunération des créateurs. Sauf qu’on en est pour l’instant à des « débuts de progrès » : un projet de loi en France, une prise de position du Parlement européen sur le rapport Voss ou quelques procédures judiciaires[5]. Avec quand même pour moi une vraie zone d’ombre : pour « assainir » la situation on parle de négociations de « licences », en gros un droit de pillage moyennant rémunération, non ? Combien ? Comment ? À qui ? Avec un droit de déposer la « chose » générée et d’en tirer profit ? Pour l’instant ce n’est pas clair du tout. Parions que les entreprises d’I.A., valorisées en milliards, ne se laisseront pas faire. La bulle n’a pas encore éclaté, le scandale écologique continue mais ils constituent des lobbys redoutables, on le sait. Alors deux pistes me semblent intéressantes : D’abord celle de l’IA développée contre elle-même. J’en parle depuis des années, on me regardait bizarrement et maintenant on s’en sert. Il existe donc déjà de nombreux dispositifs pour faire détecter une IA par une autre IA. Parfois c’est pour vous proposer, moyennant paiement évidemment, de reprendre le « travail » pour le rendre indétectable, mais de plus en plus cela devient un moyen de contrôle efficace des robots par d’autres robots. Et puisque ce sont quand même des humains qui pilotent, pourquoi ne pas développer davantage – donc financer et promotionner – des systèmes de plus en plus perfectionnés pour détecter l’utilisation, même partielle, de l’IA dans une « chose » se prétendant « œuvre » ? Voilà un outil qui peut permettre de légiférer, notamment de repérer à partir de quel moment il y a un.e vrai.e auteur.trice dans l’avion, donc que