Échos d’Amazonie, un orchestre symphonique de jeunes entre la Guyane et le Brésil – Un entretien avec Michaëlle Ngo Yamb Ngan

Actualités Échos d’Amazonie, un orchestre symphonique de jeunes entre la Guyane et le Brésil Un entretien avec Michaëlle Ngo Yamb Ngan, Directrice du Conservatoire de Musique, Danse et Théâtre de Guyane. Bulletin des Auteurs – Vous êtes à l’origine de ce projet commun entre Belém et Cayenne. Michaëlle Ngo Yamb Ngan – Il y avait déjà eu des expériences d’échanges artistiques et pédagogiques entre la Guyane et le nord du Brésil portées par mon prédécesseur M. Serge Long Him Nam, désormais président du conseil d’administration du Conservatoire de Musique Danse et Théâtre de Guyane. Mais il est vrai que la Saison France–Brésil a donné une nouvelle dimension à notre projet, que nous souhaitons maintenant inscrire dans la durée. Ces territoires partagent les mêmes enjeux d’éloignement vis-à-vis de leurs capitales respectives. J’ai très vite identifié qu’il était nécessaire d’unir nos forces avec les pays voisins pour proposer à nos jeunes une expérience marquante et d’ampleur. En cela, l’obtention du label Saison France–Brésil par l’Institut Français a été une réelle opportunité et a donné à ce projet l’envergure que l’on a connue par les moyens de communication, l’accompagnement financier et les liens avec les mécènes. Les leviers pour la réussite de ce projet étaient tout d’abord de miser sur la jeunesse en constituant un orchestre amazonien de jeunes âgés de 14 à 25 ans de Guyane et du nord du Brésil. Et enfin donner vie à ce projet de la manière la plus moderne qui soit, à savoir donner la part belle à la création. Nous avons donc proposé à quatre compositeurs d’écrire pour cet orchestre symphonique Échos d’Amazonie. Cibelle Donza, compositrice de Belém, Pierre Thilloy, compositeur français collaborant depuis quelque temps avec Belém, Fabrice Pierrat et Denis Lapassion, tous deux compositeurs de Guyane. Ils ont en commun une expérience et un regard sur l’Amazonie et ses pratiques artistiques. Ils ont offert « une photographie sonore de la Guyane et du nord du Brésil ». À réception des partitions, chaque école de musique a eu la responsabilité de sélectionner les élèves et de les faire travailler. C’est lors des sessions en tutti que les 77 jeunes se sont réunis pour répéter, à Belém puis à Cayenne, une semaine avant chaque représentation, données à Belém en décembre 2025 puis à Cayenne en janvier 2026. Pouvoir jouer l’œuvre d’un compositeur vivant, et présent aux répétitions, est une belle expérience. L’investissement des chefs d’orchestre, Miguel Campos Neto qui dirige l’Orquestra Sinfônica do Theatro da Paz [OSTP], et Franck Bilot, qui dirige l’Orchestre symphonique du Conservatoire de Guyane, a structuré notre projet tout au long et lui a littéralement donné vie. B. A. – Pierre Thilloy a eu le sentiment que l’auteur était réellement au cœur de votre projet. Michaëlle Ngo Yamb Ngan – La création, associée à la jeunesse, constituait le cœur de notre projet. Il était normal de respecter cela en mettant en place les conditions pour mettre en valeur les œuvres des compositeurs. Je pense sincèrement, en tant que musicienne, que cela ne doit pas être exceptionnel. Il y a tout d’abord eu une réelle volonté, une réelle commande des grandes institutions de France et du Brésil, de la Guyane française au Parà, de collaborer en ces termes. Cela passe par le respect de leurs statuts également. Il convient de valoriser les partenariats qui furent nombreux à savoir les écoles la Fundacao Carlos Gomes et l’Emufpa, l’Academia Paraense de Musica, la Collectivité Territoriale de Guyane et l’EPCC les Trois Fleuves, dont la directrice Mme Yasminah Bellony a pu m’écrire à l’issue des représentations les mot suivants « …quand le travail d’équipe se fait dans le respect de chacun, les projets deviennent plus simples et aboutissent. » L’équipe administrative et pédagogique du Conservatoire de Musique Danse et Théâtre de Guyane s’est totalement impliquée. Nous avions un calendrier tellement resserré qu’il fallait que chacun soit à son poste. Chacun a porté sa propre responsabilité au service des œuvres interprétées par ces jeunes. Ce fut une expérience collective extraordinaire. B. A. – Quelles sont les perspectives pour l’Orchestre des Jeunes « Échos d’Amazonie » ? Michaëlle Ngo Yamb Ngan – J’ai été émerveillée de voir et d’entendre l’Amazonie. L’Orchestre des Jeunes « Échos d’Amazonie » a été créé à l’occasion de la Saison France Brésil organisée par l’Institut Français, dont la Commissaire était Anne Louyot. Lors de nos échanges, nous avions identifié que la réussite de ce projet résiderait dans sa longévité. Notre ambition est bien sûr de le pérenniser, et d’aller jouer dans une grande capitale amazonienne, telle que Manaus, nous l’espérons en 2027. Nous pourrions alors constituer un orchestre réunissant des élèves du Pará, de l’Amapá, de l’Amazonas et de la Guyane. Au fur et à mesure que nous irions jouer dans de nouveaux États ou pays d’Amazonie, notre orchestre pourrait s’enrichir d’élèves issus des écoles de musique de ces territoires. Nous avons également des liens forts avec notre voisin le Suriname. Nous pourrions ainsi réunir jusqu’à quatre-vingts élèves sur scène, chaque territoire amazonien sélectionnant une part des participants. Nous ne nous connaissons pas assez, entre les peuples d’Amazonie. Il faudrait que les habitants de nos territoires puissent identifier clairement ce qu’est l’Amazonie, s’en saisir comme d’un espace commun, pour pouvoir poser ensemble un acte artistique fort, qui témoigne de son importance. La transmission de notre histoire est très récente. Le programme national de l’éducation nous a toujours parlé de la France hexagonale, jamais de la Guyane. Ce que les gens connaissent de l’Amazonie, ils le doivent à eux-mêmes, non à l’école. En Guyane, nous avons parmi les populations qui constituent le socle de la société, une quinzaine de langues différentes, de traditions, de pratiques artistiques qu’il nous faut préserver. C’est précisément là que réside l’enjeu de cette coopération : faire de l’Amazonie un espace de solidarité culturelle, où les peuples se reconnaissent les uns dans les autres, et où leurs pratiques artistiques trouvent non seulement un refuge, mais un avenir commun.

Seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin… – Un entretien avec Pierre Thilloy, compositeur

Actualités Seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin… Un entretien avec Pierre Thilloy, compositeur, représentant du groupement « Musiques contemporaines ». Bulletin des Auteurs – Quatre œuvres symphoniques ont été jouées dans le cadre d’un projet commun au Brésil et à la France. Pierre Thilloy – En 2025 est né un magnifique projet à la faveur de deux événements internationaux de grande ampleur. L’un d’ordre politique et sociétal, la COP 30 à Belém au Brésil en novembre 2025 (pour mémoire, « En 1992, l’organisation des Nations unies et ses États membres, alertés sur la gravité du réchauffement global par la communauté scientifique, décident de prendre des mesures à l’échelle de la planète. Ils se dotent d’une convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la CCNUCC, point de départ d’une surveillance accrue du changement climatique » – Source : ministères de l’Écologie, de la Transition écologique, de l’Aménagement du territoire, des Transports, de la Ville et du Territoire : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/decryptage-cop-conferences-internationales-lutte-contre-dereglement-climatique), le second, la Saison France-Brésil 2025, « célébrant deux cents ans de relations diplomatiques, et qui se déroulera en deux temps : le Brésil en France d’avril à septembre 2025, puis la France au Brésil d’août à décembre 2025. Ce programme pluridisciplinaire ayant pour vocation de mettre en lumière la culture, l’éducation, la science et l’écologie pour renforcer les liens bilatéraux entre les deux pays » – Source : https://www.institutfrancais.com/fr/programme/aide-projet/saison-franca-brasil-2025) Dans le cadre de cette Saison, et de l’appel à projets de l’Institut français, a été créé l’Orchestre des Jeunes Échos d’Amazonie. Grâce à l’initiative de Michaelle Ngo Yamb Ngan, la directrice du Conservatoire de Musique, Danse et Théâtre de Guyane [CMDT], des jeunes âgés de 14 à 25 ans, issus des classes du conservatoire mais également des écoles municipales de musique de Saint-Laurent du Maroni et de Kourou, ont rejoint les jeunes musicien.nes de l’Université d’État du Pará, dans le nord du Brésil, en Amazonie, au travers de la prestigieuse « École de musique fédérale du Pará » [Emufpa] avec le Dr. Celson Gomes à sa direction générale, et de la Fundaçao Carlos Gomes, avec Gabriel Titan, superintendant et Robenare Marques, directeur de l’enseignement. Quatre œuvres pour orchestre symphonique, qui ont été commandées à quatre compositrice et compositeurs, une compositrice de Belém, Cibelle Donza, et trois compositeurs de Guyane et de France hexagonale, Denis Lapassion, Franck Pierrat et Pierre Thilloy, ont été créées par 77 jeunes musiciens lors d’une première représentation de l’Orchestre des Jeunes Échos d’Amazonie, les 3 et 4 décembre 2025 à Belém au théâtre Da Paz, et les 28 et 29 janvier 2026 à Cayenne, à la salle de l’Encre, accueilli par sa directrice Yasmina Bellony. J’ai donc eu l’honneur de faire partie de la naissance de ce projet et d’être l’un des quatre compositeurs invités à composer un nouvel opus pour le lancement de l’orchestre. Outre le projet lui-même, ce que j’ai trouvé, entre autres, d’admirable, est que Michaëlle Ngo Yamb Ngan, directrice du CMDT, a tenu à ce que notre création soit gratifiée dans le plus grand respect des règles du droit d’auteur, avec un contrat en bonne et due forme, la prise en compte des charges sociales, et les mêmes émoluments pour les quatre compositeurs et compositrice. C’était la première fois que le CMDT passait de telles commandes, ils se sont documentés, ont ouvert auprès de l’Urssaf un compte dédié. Les compositeurs étaient au cœur du projet, sinon le cœur du projet, tant l’attention à notre mode de fonctionnement a été pris en considération, que ce soit par la direction du CMDT ou les équipes administratives, qui ont fait l’effort de comprendre nos mécanismes de fonctionnement et de les respecter : un grand merci à Maya, Lara, Lydie et Serge, président du CMDTG ! Une fois donné cet éclairage sur la procédure administrative de la commande, il convient d’aborder la partie « Création ». Nos œuvres ont été jouées à Belém, puis à l’auditorium de l’Encre de Cayenne, quatre fois donc, ce qui, notons-le, n’est pas l’heureux sort de bien des opus qui, aussitôt joués, sont oubliés, immolés sur l’autel « politique » de la soif de la « création », le nouveau pour le nouveau… Ce principe de la nouvelle œuvre étant pratiquement devenu un critère existentiel dans notre univers musical quand nous aurions tant besoin de prendre en considération la nécessité impérieuse de la reprise des œuvres ! Ce fonctionnement n’est pas anecdotique. Il révèle une dérive : celle d’un système qui valorise l’acte de création comme événement, mais néglige sa durée, sa transmission, sa reprise. Autrement dit, un système qui produit du nouveau sans construire de mémoire. Je veux ici et maintenant mettre en avant un phénomène qui, de mondain dans sa pratique en métropole, est devenu d’une humanité presque étrange dans sa réalité lors des deux concerts à Cayenne, cela par la présence d’une personnalité politique, « politicus », dont je me méfie habituellement, tant la dérive démagogique est devenue un usage commun dans ce milieu. Bien connue de tous, que ce soit en France ou en Guyane mais ailleurs aussi, notre politicus du jour était plutôt une persona politica, je veux parler ici d’une femme incroyable, en la personne de Christiane Taubira, qui fut présente non pas à un concert à Cayenne, comme l’aurait voulu et suffi à l’usage, mais aux deux concerts, marque et témoignage de soutien évident au projet. Ce choix de venir deux fois constitue en lui-même un geste. Ma première observation fut de découvrir une femme saluée et reconnue par tous dans l’assistance, quels que soient l’âge, l’origine, la qualité, cela avec bienveillance et presque affection, très accessible, très respectée par le citoyen ! Je n’ai vite plus compté le nombre de petits et grands, jeunes et vieux, qui lui faisaient la bise comme si elle était « la famille ». Ma seconde observation est le fruit et la conclusion du bref mais intense échange que nous avons eu (j’aurais très volontiers parlé des heures avec elle, mais ce n’était ni le lieu

La place des compositrices dans la musique – Un entretien avec Sophie Lacaze, compositrice

Actualités La place des compositrices dans la musique Un entretien avec Sophie Lacaze, compositrice, membre du Conseil d’Administration de l’association « Plurielles 34 », représentante du groupement «Musiques contemporaines» du Snac. Bulletin des Auteurs – L’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication publie son rapport 2026. Si la part des femmes travaillant dans un secteur culturel est très légèrement supérieur à celle des hommes en 2023 ; si les femmes sont très largement majoritaires dans quelques domaines, notamment les métiers d’art ou la traduction, on y relève que les compositrices n’atteignent pas les 20 % des effectifs. Sophie Lacaze – Oui, et encore, c’est un progrès. Il y a une douzaine d’années environ, dans les premières études sur l’égalité femmes-hommes dans la culture, et plus spécifiquement dans le spectacle vivant, les compositrices n’étaient même pas mentionnées. Elles étaient vraiment invisibles, notamment dans les programmations. Nous avions alors attiré l’attention des responsables de ces études sur ce point. Et les éditions suivantes ont intégré les compositrices, même si les pourcentages étaient très faibles. Mais pour revenir au rapport de cette année, les 20 % que vous mentionnez concernent les compositrices en activité. Dans les programmations, nous sommes en réalité bien en dessous : à peine 10 %. Les choses ont commencé à évoluer avec #MeToo et la prise de conscience qui a suivi, mais on partait vraiment de très loin. Quand nous avons créé « Plurielles 34 » en 2013, les compositrices référencées ne représentaient même pas 10 % des compositeurs. En réalité, elles étaient plus nombreuses, mais souvent invisibles : beaucoup vivaient en région, n’étaient pas inscrites dans les bases de données comme celle du CMDC [Centre de documentation de la musique contemporaine], et ne faisaient pas la démarche pour adhérer à la Sacem. Elles étaient jouées dans de petites salles, par de petites formations, mais restaient hors des circuits visibles et médiatisés. Jusque dans les années 2020, être programmée par un orchestre relevait presque de l’impossible pour une compositrice. On nous orientait plutôt vers la musique de chambre. Personnellement, le premier orchestre qui m’a commandé une œuvre symphonique pour sa saison de concerts était le BBC Symphony Orchestra, pas un orchestre français. B. A. – Depuis quelques années, la situation évolue ? Sophie Lacaze – Oui, clairement. Le ministère de la Culture s’est saisi des questions d’égalité, un certain nombre d’acteurs de la musique aussi, et, plus largement, les mentalités évoluent en Europe, ce qui se répercute dans le monde culturel. On voit davantage de compositrices dans les programmations, à la radio, dans les jurys ou les commissions. De plus en plus de musicologues s’intéressent aux compositrices du passé, qui avaient été complètement oubliées, ainsi qu’aux compositrices d’aujourd’hui. Des initiatives comme « Unanimes » ont vu le jour. C’est un concours de composition porté par l’Association Française des Orchestres (AFO) avec cette année l’Orchestre philharmonique de Radio France, et qui est destiné aux compositrices. Plurielles 34 est partenaire et a participé à sa conception. Mais certains problèmes persistent. Par exemple, plusieurs orchestres se regroupent pour co-commander une œuvre, qui sera ensuite jouée plusieurs fois. C’est une excellente chose pour la compositrice ou le compositeur sélectionné.e, qui entendra son œuvre symphonique créée et reprise en concert, et cela permet aux orchestres de partager les coûts. Mais cela limite aussi mécaniquement la place pour d’autres créations ou reprises d’œuvres contemporaines. On observe aussi un certain « jeunisme », surtout en France. Beaucoup de commandes sont passées à de très jeunes compositrices, parfois pour des formats ambitieux comme des pièces symphoniques ou des opéras. C’est évidemment une évolution positive qu’il faut saluer, car elle ouvre des portes longtemps restées fermées. Mais cette évolution s’accompagne d’un certain déséquilibre : ces débuts de carrière très exposés interviennent à un moment où l’écriture est encore en pleine construction – ce qui est naturel dans notre métier. Dans le même temps, des compositrices plus expérimentées, qui ont développé un langage personnel au fil des années, et qui ont longtemps été invisibilisées, continuent de rencontrer des difficultés à accéder à ces mêmes opportunités. En Angleterre, le BBC Symphony Orchestra pratique une politique de commandes beaucoup plus équilibrée : autant de femmes que d’hommes, répartis sur toutes les générations. C’est encore trop rare ! Et faut-il attendre d’avoir 99 ans pour être reconnue, comme Betsy Jolas ? C’est une immense compositrice, qui est enfin célébrée en France, avec une Victoire de la Musique Classique en 2021 puis le Grand Prix de la Musique Symphonique de la Sacem en 2025. Mais cette reconnaissance arrive bien tard. B. A. – Vous avez créé « Plurielles 34 » avec Nathalie Négro en 2013. Dans quel contexte ? Sophie Lacaze – À la fin du XXe siècle, comme beaucoup d’autres compositrices, je ne savais même pas qu’il avait existé des compositrices dans le passé. J’ai découvert le nom d’Hildegard von Bingen dans les années 1990, pendant un cours d’analyse de Ginette Keller à l’École normale de musique de Paris. C’est dire… Nous ne connaissions que des œuvres d’hommes. L’idée même de devenir compositrice pouvait sembler irréaliste, voire saugrenue, faute de modèles. Internet n’existait pas encore, et les recherches étaient limitées. La seule compositrice vivante dont on parlait en France était Kaija Saariaho. Elle était ce que l’on appelle « une exception ». À chaque époque, on a mis en avant une compositrice, ce qui permettait de se donner bonne conscience, tout en laissant les autres dans l’ombre. Au XIXe siècle, Louise Farrenc en est un bon exemple : très reconnue comme compositrice, professeure au Conservatoire de Paris, elle incarnait une figure d’exception qui tendait à faire passer les autres compositrices pour mineures. Dans les années 1990 – 2015, je dirais qu’en France, Kaija Saariaho était notre « exception ». Mon parcours de musicienne n’a pas été simple. Je ne venais pas d’un milieu musical, je n’étais pas parisienne, et je menais une carrière d’ingénieure avant de me lancer dans la musique. J’ai commencé mes études

IAG – Tribune pétition présomption d’utilisation

Actualités Utilisation des œuvres par l’IA : Une décision décisive pour les auteurs et autrices est à venir à l’assemblée nationale. Comme bon nombre d’organisations de la culture et de la presse, le Snac est signataire d’une tribune collective soutenant l’inscription de la proposition de loi en faveur de la présomption d’utilisation des contenus culturels par l’IAG à l’Assemblée nationale parce qu’il est urgent de défendre les acteurs de la culture et de la presse face aux acteurs de la tech. Toujours ouverte aux signatures individuelles, la tribune à l’attention des députés a déjà recueilli quelque 20 000 signatures. Et ça continue de monter. Plus nombreux et nombreuses nous serons, plus nos chances de faire aboutir cette proposition de loi sera grande. Nous en appelons à votre mobilisation individuelle pour défendre les droits de tous ! Nous publions ci-dessous le texte de cette tribune: Mesdames et Messieurs les Députés, notre avenir face à l’IA générative est entre vos mains ! Ecrivains, artistes, journalistes, scénaristes, graphistes, réalisateurs, compositeurs, traducteurs, photographes, éditeurs de livres, éditeurs de presse, producteurs, distributeurs… : nous consacrons des semaines, des mois, des années à créer, écrire un texte, composer une mélodie, enregistrer un album, réaliser un film, dessiner une œuvre, fixer une émotion, mener une enquête, faire vivre l’ensemble de ces œuvres protégées, notre travail, auprès d’un large public. Et puis, quelque part dans le flux invisible des données, elles sont aspirées et digérées par des systèmes d’IA qui apprennent grâce à elles, apprennent d’elles et de nous, sans notre consentement, sans aucune compensation ni rémunération. Tenus à l’écart, confrontés à une opacité doublée d’une mauvaise volonté certaine, nous sommes dans l’incapacité d’en apporter la preuve. Dans des milliards de données, comment démontrer qu’une œuvre précise est utilisée quand l’accès aux données d’entraînement est verrouillé et que toute transparence est refusée ? Pour autant, notre conviction est renforcée par les aveux des géants de la tech et par les premières transactions financières aux ÉtatsUnis destinées à solder des procès en violation du droit de la propriété littéraire et artistique. La présomption d’utilisation de nos œuvres par les IA n’est pas une lubie de juristes. Elle n’est pas non plus une construction abstraite ou technique. C’est une réponse concrète à une injustice. Quand la preuve est devenue impossible, il est légitime d’en alléger la charge avec un principe simple : s’il existe des indices sérieux, il appartient aux fournisseurs de systèmes d’IA de démontrer qu’une œuvre n’a pas été utilisée. Pas plus, pas moins. Le Sénat l’a compris. Il a voté à l’unanimité une proposition de loi établissant cette présomption d’utilisation. Droite, gauche, centre : au-delà des clivages, un constat s’est imposé. La création humaine mérite d’être protégée face à une IA qui ne peut se développer sans règle ni transparence. Tout se joue aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Et l’intense lobbying des plateformes mondiales d’IA s’y déploie. Elles se trompent : le respect de la propriété intellectuelle n’est pas un frein à l’innovation, il est à l’inverse la condition de sa sécurité juridique et de sa légitimité. Oui, nous sommes inquiets. L’adoption de ce texte ne tient qu’à un fil. S’il n’est pas inscrit rapidement à l’ordre du jour, son adoption sera retardée, voire impossible. S’il est, ne serait-ce qu’une seule fois, amendé, le vote final sera impossible. Parce que la procédure parlementaire offre de nombreux moyens de faire dérailler un texte, nous appelons solennellement l’Assemblée nationale à agir sans délai. Mesdames et Messieurs les Députés, vous allez décider si cette loi vit ou meurt. Vous allez décider si vous défendez la création humaine face à son instrumentalisation synthétique. Vous allez décider si la France, qui a inventé le droit d’auteur, reste fidèle à son histoire.Vous allez décider si elle choisit d’être la première nation à poser des règles justes à l’âge de l’IA. Mesdames et Messieurs les députés, votre décision sera observée. Partout en France et au cœur de vos circonscriptions, celles et ceux qui créent, écrivent, informent, interprètent, composent, filment, éditent, produisent, publient vous font confiance. Le temps presse. Je signe la tribune Je consulte la liste des signataires:  https://www.sacd.fr/sites/default/files/tribune_collective_regulation_ia_generative_signataires.pdf Avec toute notre mobilisation, Le Syndicat National des Auteurs et des Compositeurs

Partages et Partitions – par François Peyrony, Président du Snac et compositeur

Actualités Partages et Partitions – par François Peyrony, Président du Snac et compositeur Connaissez-vous cette histoire ? Un jour, de doctes savants se réunissent en congrès international pour déterminer si l’on peut séparer l’humanité en deux parties distinctes. Certains disent : « Oui, évidemment, il y a les hommes et les femmes. » D’autres : « Oui, il y a les riches et les pauvres. » D’autres encore : « Il y a les gentils et les méchants », « les sensés et les fous », « les chevelus et les chauves », etc. Au bout de longs débats infructueux, quelqu’un suggère de s’adresser à la sagesse populaire. Tout ce beau monde sort dans la rue, aperçoit un homme assis tranquillement sur un banc, et se dirige vers lui. On lui demande : « Peut-on séparer l’humanité en deux groupes distincts ? » L’homme sourit et répond : « Évidemment ! C’est simple : il y a ceux qui croient qu’on peut séparer l’humanité en deux groupes distincts, et ceux qui n’y croient pas. » Cette histoire est édifiante, car cette tendance, par souci de simplification, à vouloir créer des séparations franches entre les êtres humains est vouée à l’échec ; le réel n’est pas binaire. Le réel ressemble à ce qu’on appelle une Courbe de Gauss, aussi baptisée « Courbe en cloche », qui répartit tout groupe humain, quelle que soit la thématique de départ, en une distribution qui valide trois constats : un, la plupart des valeurs sont proches de la moyenne, deux, plus on s’en éloigne, moins il y en a, trois, les valeurs extrêmes sont très rares. Le Snac n’omet jamais de dire qu’il est transversal. C’est un mot qui tente de décrire que la typologie des auteurs et des autrices est extrêmement variée. Le Snac, grâce à ses adhérent.es, ses forces vives, représente un spectre très large de modes de fonctionnement, de pensées, d’actions, de milliers – de centaines de milliers – d’artistes-auteurs[1]. Peut-on séparer les auteurs en deux groupes distincts, deux groupes qui seraient opposés dans leur fonctionnement, dans leur façon même de vivre le droit d’auteur ? Cette question pourrait faire partie des enjeux des futures élections professionnelles que, sous la pression de certains syndicats, l’Assemblée nationale a décidé d’imposer au secteur de la création, pour la gestion de la sécurité sociale des artistes-auteurs (SSAA). Il nous faudra d’ailleurs veiller à ce qui sera une « campagne électorale » ne voie pas certains syndicats ou groupes de pression monter les auteurs les uns contre les autres, afin d’obtenir le plus de voix possible. C’est ainsi qu’on dégage des majorités, certes, mais aussi qu’on exclut des minorités… En jouant au jeu de séparer le monde des auteurs en deux catégories, on en voit vite, non seulement la futilité, mais aussi le danger. Il est cependant intéressant d’utiliser cet exercice comme méthode de réflexion. Une des séparations du monde des auteurs la plus intéressante à explorer est celle-ci : certain.es auteurs et autrices, dans la pratique de leur activité, ne sont pas confronté.es à la notion d’interprète. L’autrice d’un roman, le peintre qui vend son œuvre, n’ont pas d’accès direct à cette relation particulière entre auteur et interprète, que René Leibowitz a étudiée dans son célèbre ouvrage Le Compositeur et son double, et que le groupement « Musiques Contemporaines » du Snac a exploré lors des récentes Rencontres qu’il a organisées. Dans le monde de l’écrit dramatique, ce lien existe pour les scénaristes, les dramaturges ; dans le monde de la musique, l’acte de création n’est pleinement accompli que lorsqu’il est interprété, c’est‑à‑dire lorsqu’un autre artiste apporte son propre univers créatif. Une autre séparation qui oblige à la réflexion, est celle-ci : certain.es auteurs ou autrices créent des œuvres que je qualifierais d’autonomes, et d’autres créent des œuvres qu’on dit collectives. Un roman, une symphonie, un tableau, sont, sauf en de rares exceptions, l’expression d’une seule personne[2]. Tout ce qui a trait aux droits d’auteur de ces œuvres sera donc fléché vers cette personne. Mais prenons l’exemple de l’opéra Don Juan de Mozart ; j’écris bien « de » Mozart car il est toujours présenté comme tel, et inscrit comme tel dans l’inconscient collectif. Mozart (auteur n° 1) a composé une musique « sur » un livret de Lorenzo da Ponte (auteur n° 2), qui lui-même s’est inspiré, selon la notice Wikipédia, du « mythe de Don Juan ». Mais ce mythe, d’où sort-il ? De Tirso de Molina (auteur n° 3). La chaîne d’auteurs ne s’arrête pas là ! En effet, Da Ponte a emprunté (euphémisme, il a en fait recopié) des bouts du livret écrit par Giovanni Bertati (auteur n° 4) pour l’opéra Don Giovanni Tenorio, créé peu avant celui « de » Mozart. Une œuvre, quatre auteurs. Comment détermine-t-on, sur les 100 % de cette œuvre, quelle part appartient à chacun des quatre ? Quelles sont les règles, sont-elles objectives, peuvent-elles seulement l’être ? Et Giuseppe Gazzaniga (auteur n° 5), le compositeur de l’opéra Don Giovanni Tenorio, n’aurait-il pas le droit, la légitimité, d’être associé à toute cette histoire ? Car, oui, sans le succès de celui-ci à sa création, peut-être n’y aurait-il jamais eu de Don Juan « de » Mozart… Pourtant, ces séparations que je viens d’évoquer ne sont pas si nettes. L’auteur d’un roman sera confronté à la venue d’un.e autre auteurice lorsqu’il y aura traduction, ou adaptation pour un autre médium, comme le cinéma. Une compositrice pourra éviter l’intermédiaire de l’interprète, si elle interprète elle-même ses œuvres, comme c’est fréquent dans le monde musical. Dans la musique classique, d’ailleurs, nombreux sont les compositeurs et compositrices qui étaient également de grands interprètes, vivant autant – sinon plus – de leurs salaires de concertiste que de leurs droits d’auteur. Enfin, de grands pans de la création oscillent entre des œuvres solitaires ou à plusieurs mains, avec ou sans interprètes, selon l’envie, le besoin, l’humeur, dans un foisonnement réjouissant : voyez comme tout peut s’entremêler dans les mondes de la